Phaidon a choisi de traduire en anglais sept livres du dessinateur français, illustrateur notamment du Petit Nicolas et des couvertures du New Yorker. Rencontre avec un monstre sacré, qui préfère nettement le dessin à la parole.

Jean-Jacques Sempé

Il se montre volontiers aussi laconique que ses personnages : quelques mots à peine, puis un silence prolongé. Dans ses dessins, Sempé utilise peu la parole pour exprimer le spectre des émotions. Dans la vie, il n’est pas différent ; il s’épanche à peine sur ses souvenirs ou sa façon de travailler, et demeure encore aujourd’hui une personnalité secrète. Alors qu’est-ce qui le rend aussi profondément familier auprès du public français ? Est-ce que ce sont ses yeux bleus et sa chevelure grisonnante, qui en feraient, à 74 ans révolus, un grand-père idéal ? Ou bien le fait que tous les enfants français ont tenu un jour dans leurs mains un exemplaire du Petit Nicolas, dont il fut le créateur et le fidèle illustrateur ? Toujours est-il que son coup de crayon se reconnaît aujourd’hui au premier regard. Il s’apprécie aussi. Car derrière son apparente simplicité, le dessin de Sempé révèle des trésors d’élégance et de précision, charriant avec bonheur un humour grinçant. Caricaturant avec sarcasme ou tendresse le Français moyen – femmes un peu trop apprêtées, hommes plutôt chauves, au nez proéminent et volontairement rondouillards – Sempé parvient surtout avec talent à rendre universels ces antihéros aux mœurs typiquement gauloises.

Né à Bordeaux en 1932, Jean-Jacques Sempé fait partie de la rare caste des autodidactes, surdoués qui plus est. Sans avoir jamais suivi de cours dans une école artistique, il se lance dès ses 19 ans dans le dessin humoristique. Plutôt adepte du dessin de presse, rien ne le destine alors à la bande dessinée. Mais les débuts parisiens sont difficiles. Sa rencontre avec René Goscinny va tout changer. Avec lui, il popularisera un héros de son invention, un garçonnet du nom de Nicolas et sa bande de potaches. Avec la série des Petit Nicolas, puis les publications presque chaque année de ses recueils de dessins, Sempé accède à la gloire. Une gloire jamais démentie depuis – la publication cette année du second volume des Histoires inédites du Petit Nicolas fut l’un des grands succès de l’automne en France.

Jean-Jacques Sempé

Sempé, icône du dessin français ? Les éditions Phaidon l’ont bien compris, en choisissant de traduire et publier quelques-uns des plus importants recueils de l’illustrateur français – pas moins de sept en tout ! Parmi ceux-ci, un nouveau volume des aventures du petit Nicolas (Nicholas again), ainsi que le chef-d’œuvre d’humour et de poésie que forme le diptyque Rien n’est simple et Tout se complique. Sobres et élégants, dotés d’un humour mêlant finesse et burlesque, ces albums rendent à la perfection l’esprit de la France des années 60, celle du général de Gaulle et de Pompidou. Reste la question de l’adaptation en anglais : la magie de l’œuvre ne risque-t-elle pas d’être «lost in translation» ? Aucunement, rétorque Sempé, sûr de son fait : «Je ne saisis pas très bien ces histoires de spécificité française. Quand Jacques Tati faisait un film, c’était un film essentiellement français, et c’est justement pour ça qu’il avait du succès à l’étranger», explique-t-il. «Je ne pense pas que la différence de culture soit une barrière. Évidemment, j’ai parfois dessiné des choses que des gens qui ne sont pas français ne comprendront pas, mais c’est un risque à prendre ! Les romans traduits subissent le même sort…». Et d’ajouter avec vigueur : «Si on fait attention à tout, alors on ne fait plus rien !»

L’expérience du New Yorker
Si ses recueils d’illustrations ne sont publiés qu’à présent aux États-Unis, Sempé n’est pas pour autant un total inconnu auprès des lecteurs américains. Cet autodidacte surdoué est en effet, depuis 1978, l’un des très rares dessinateurs français à avoir pénétré le cénacle du mythique New Yorker. Il reconnaît que ce fut un moment décisif dans sa vie : «Une journaliste du New Yorker avait montré un de mes albums au directeur de l’époque, William Shawn. J’étais enthousiaste parce que c’était là qu’étaient mes idoles, Saul Steinberg, Peter Arno ou Charles Addams. Travailler pour cette revue m’a d’ailleurs permis de les rencontrer». D’abord dessinateurs de «cartoons», Sempé s’est vite vu confier la réalisation de plusieurs couvertures du magazine, un travail inédit pour lui. «Cela m’a astreint à penser certaines choses en tant que couvertures d’un magazine, étranger de surcroît. Il fallait que je m’adapte, que je trouve des sujets internationaux.»

On se prend du coup à rêver d’un album consacré aux États-Unis, où le dessin de Sempé saurait «croquer» la société américaine. «J’avais déjà fait, à la demande de William Shawn, une petite série de dessins, publiés dans le livre Par avion, sur le récit d’un voyage à New York», rappelle-t-il. «Aujourd’hui, je serais évidemment tenté de faire un livre centré sur l’Amérique, mais je ne sais pas si j’en serais capable !» Prudent, il insiste d’ailleurs beaucoup sur cette insécurité qui lie le dessinateur à son œuvre, sur les tâtonnements nécessaires avant d’obtenir un dessin réussi. «Je commence toujours quelque chose sans vraiment savoir ce que cela va donner. Au bout de quelque temps, je regarde s’il faut que je continue ou que j’abandonne», assure-t-il. «On ne s’aperçoit des choses qu’à l’usage, il n’y a pas de formule miracle.» Il ne se montre pas plus disert sur l’évolution de son travail au cours des dernières décennies, et reste évasif quand on lui demande ce qui l’attire aujourd’hui. «C’est une question que je me pose tous les jours. Or, tous les jours, je travaille à mon atelier. Donc, dans un an ou deux, quand j’aurai fait un nouvel album, je pourrai vous dire ce qui m’attirait à l’époque !» Trêve de bavardages donc, et au travail ! On a hâte de découvrir…

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