C’est l’un des plus beaux ensembles monumentaux de France, et le chef-d’œuvre incontesté du style gothique flamboyant : le monastère et l’église de Brou, avec leurs magnifiques tombeaux sculptés, attirent toujours les foules vers la ville de Bourg-en-Bresse, dans l’Ain. Or, comme il arrive dans les meilleurs cas, à la splendeur des édifices vient s’ajouter la fascinante histoire de leur fondation – histoire d’une passion amoureuse immortalisée dans le marbre.

La vie conjugale de Marguerite d’Autriche, fille de l’empereur Maximilien et de Marie de Bourgogne, pourrait faire songer, à première vue, aux tribulations de quelques-unes de ses contemporaines illustres. Fiancée dès l’âge de trois ans au futur Charles VIII de France, elle avait connu, à onze ans, l’humiliation de se voir préférer la duchesse Anne de Bretagne.  Pour elle, néanmoins, le pire était à venir. En effet aux débuts de la Renaissance, où l’on mourait facilement, veuvage et remariage n’étaient pas rares. Et Marguerite, unie à dix-sept ans à l’infant Don Juan d’Espagne, devait perdre ce premier époux avant même de bien le connaître. En 1501, à l’âge de a vingt-et-un ans, on la remarie donc à un troisième candidat : le jeune et séduisant duc de Savoie, Philibert dit «le Beau», qui a le même âge qu’elle et d’emblée, semble devoir lui convenir à merveille.

La force et la tragédie de toute cette affaire est d’avoir donne naissance à une belle et véritable histoire d’amour, au hasard des alliances politiques. Entre Philibert et Marguerite se nouent très vite des liens profonds et tendres, qui font de leur union un enchantement inouï. Les tourtereaux, qui voyagent beaucoup, roucoulent notamment au château de Pont-d’Ain. Mais après trois ans de vie commune, le duc de Savoie contracte au cours d’une partie de chasse un méchant refroidissement qui, vite, dégénère et l’emporte dans la tombe !

Effondrée, la jeune veuve forme alors le vœu de ne point se remarier. Elle passera le reste de son existence dans le souvenir – à la fois doux et cuisant – de son bien-aimé. Mieux encore : pour entretenir à jamais la mémoire du défunt, elle décide de fonder aux portes de Bourg-en-Bresse dans le duché de Savoie, un couvent où prier pour le repos de son âme. Les chroniqueurs du temps lui décerneront l’épithète de «royal». Ainsi est né le «royal» monastère de Brou. Le 28 août 1506, Marguerite est là en personne pour poser, en présence du clergé, de la cour et de la population locale, la première pierre du grandiose ensemble.

Nommée bientôt régente des Pays-Bas, la princesse rejoint Malines et, de là-bas, suit attentivement l’évolution de son grand chantier. À mesure que le couvent sort de terre, elle s’identifie au projet jusqu’à envisager d’y établir sa propre tombe et celle de sa mère. Dès lors, le monastère de Brou se devra d’incarner la puissance et la splendeur d’une famille. Pendant une vingtaine d’années, sous l’égide de l’architecte Loys van Broghem, les plus brillants ornemanistes de Flandre et de France y seront dépêchés, de même que les plus grands maîtres verriers lyonnais et bressans, tous sommés de donner là le meilleur d’eux-mêmes. Le projet prend l’ampleur d’une véritable nécropole dynastique, avec ce que cela implique de grandeur, de prestige et de symbole. Du reste, la réalisation des tombeaux eux-mêmes est confiée à un artiste de haute renommée : le sculpteur d’origine germanique Conrad Meijt, assisté de ses aides italiens.

L’incroyable résultat est plus que jamais visible aujourd’hui. Si Brou se trouve à présent englobé dans son tissu urbain de la ville de Bourg, le couvent avec ses trois cloîtres à étages, tous intacts, lui assure une distinction particulière. Le couvent est un des plus complets et magnifiques qui soient. Quant à l’église flamboyante, elle abrite des sculptures sur bois et sur pierre, ainsi que d’admirables vitraux et continue d’offrir, telle quelle, un fabuleux écrin à ses trois tombeaux de marbre, ciselés comme une dentelle.

Depuis 2004, d’importants travaux de restauration ont permis de rendre à la façade occidentale de l’église sa splendeur native en réparant les vitraux endommagés. Un éclairage raffiné a été mis en place alors que l’on nettoyait scrupuleusement les extraordinaires stalles sculptées, et que de nouveaux espaces étaient ouverts à la visite. Ainsi le grand œuvre de Marguerite d’Autriche trouve sa place à la tête des réalisations majeures de ce début du 16e siècle. Au-delà d’un concours unique de talents, c’est un creuset des formes et des styles de l’époque qui renaît sous les yeux des visiteurs.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il réside plutôt dans l’esprit, dans l’intention diffuse, dans l’omniprésence discrète de ce M et de ce P entrelacés, dans la survie d’un amour si fort que ni la mort ni les siècles écoulés ne l’ont atteint.  Si Marguerite a rejoint depuis fort longtemps Philibert dans un autre monde, la trace de leur union terrestre est toujours là, rayonnante. C’est cela, n’en doutons pas, que les foules continuent de révérer sous les voûtes de Brou.

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