Le sommet européen du 17 décembre dernier l’a confirmé: les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union seront ouvertes en octobre 2005. Alors que l’Europe est en plein processus de ratification du projet de constitution, l’officialisation de la candidature turque soulève de nouveaux débats. Déjà, les arguments fusent de part et d’autre. Gros plan sur la Turquie aux portes de l’Europe.

En route vers l’adhésion

Depuis 1963 et l’évocation par le général de Gaulle de «la vocation européenne de la Turquie», les liens entre la communauté et la République turque n’ont cessé de se resserrer. Membre de l’OTAN depuis 1952, c’est en 1987 que celle-ci fait acte de candidature et amorce les réformes nécessaires à cette fin: abolition de la peine de mort, affirmation de la liberté d’expression, reconnaissance de la minorité kurde et progrès en matière d’égalité hommes-femmes. En 1995, le pays rejoint l’union douanière. L’adhésion apparaît alors comme la suite logique d’un long processus.

Héritière de l’empire ottoman démantelé à l’issue de la Première Guerre mondiale, la Turquie a toujours regardé vers Europe, bien que près de 96% de son territoire se situe en Asie. Contrairement à l’Union qui vieillit, la République turque est un pays jeune et dynamique: la moitié de sa population a moins de 25 ans. Si certains voient en ses 71 millions d’habitants une menace d’hégémonie politique sur l’UE, ces derniers représentent néanmoins l’assurance de débouchés commerciaux importants.

Comparativement aux pays déjà membres, l’économie turque fait plus que bonne figure, affichant un taux de croissance annuel de 10%. Avec une semaine de travail de près de 45 heures et seulement 12 jours de congé par an, elle est largement compétitive sur de nombreux marchés européens.

Depuis la proclamation de la République en 1923, les textes officiels sont imprégnés des principes de laïcité et de modernité: le port du voile est interdit dans les écoles, le divorce autorisé, les femmes détentrices du droit de vote – et ce depuis 1934 contre 1946 en France – et l’avortement légal (1987). Si la menace d’une dérive islamiste est toujours présente (les élections de 2003 ont porté au pouvoir un parti radical), l’intégration apparaît comme une solution échappatoire à l’islamisation du pays, un moyen d’offrir une meilleure stabilité au Moyen-Orient et l’occasion de mettre fin au conflit avec la partie grecque de l’île de Chypre.

Après l’officialisation de l’ouverture des négociations par les chefs d’État, les députés européens ont tenu à s’exprimer sur le sujet. Par un vote de 407 voix contre 262, une large majorité a apporté son soutien à la candidature turque. Si ce vote reste purement symbolique, il n’en constitue pas moins un signal politique fort. Du côté français, le président Jacques Chirac a affirmé son «souhait» de voir la Turquie rejoindre le club européen et de créer ainsi un pont entre l’Occident et l’Islam.

L’alternative du partenariat privilégiée

Mais les convictions intimes du chef de l’État français sont loin d’être partagées par tous. Certaines voix s’élèvent en effet contre le projet d’intégration de la République turque dans l’Union.

D’un point de vue géographique, ce rapprochement semble avoir peu de sens puisque la Turquie se trouve sur le continent asiatique. Contrairement aux 10 pays nouvellement entrés, son territoire est vaste, sa population très importante et ses frontières communes avec l’Irak, la Syrie et l’Iran, ce qui ne réjouit réellement personne. D’ici à 2020, le pays devrait compter près de 85 millions d’habitants et devenir, le cas échéant, l’État le plus peuplé de l’Union. Même si le projet de Constitution prévoit un réajustement pondéral en faveur des petits, l’influence de la Turquie au niveau institutionnel serait trop importante.

Avec autant de main d’œuvre disponible, beaucoup s’interrogent sur les flux migratoires à venir. La levée des restrictions fait en effet craindre une affluence massive de travailleurs en provenance de Turquie vers les autres pays membres. Ces transferts pourraient déstabiliser les économies européennes sans que cela ne profite à l’économie mère.

Concernant l’état d’avancement des réformes, si le gouvernement turc prend le chemin de la modernité, l’application des décisions sur le terrain reste peu satisfaisante. La torture et la condition des femmes demeurent problématiques, alors que la moitié du PIB du pays repose encore sur l’économie parallèle et que les disparités régionales sont énormes. Quant aux institutions présumées laïques, elles cachent mal la réalité d’une société turque fortement islamisée.

L’auteur du projet de constitution et ancien président de la République française Valéry Giscard d’Estaing, l’ancien Premier ministre Alain Juppé et le président de l’UMP Nicolas Sarkozy font front commun contre la position du chef de l’État français. Ceux-ci considèrent que l’Europe doit prouver qu’elle peut fonctionner efficacement à 25 avant de s’engager dans des pourparlers vers un nouvel élargissement.

La nécessité de se fixer des limites ressort également. L’ancien ministre de l’Économie explique ainsi que «si nous acceptons la Turquie comme adhérent, nous nous privons du seul argument objectif pour refuser tous les autres» – sous-entendu l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Cet «argument», c’est celui de la volonté des pères fondateurs de faire de l’Europe de demain une union politique intégrée et non un ensemble trop disparate pour être réellement gouvernable. L’Europe doit non plus élargir, en accueillant de nouveaux États, mais approfondir en travaillant à des institutions plus efficaces et plus démocratiques.

Les Français semblent se retrouver dans les arguments des partisans du non. Un sondage du quotidien Métro affirme que 24% de la population française seulement serait favorable à l’entrée d’Ankara dans l’UE.

Prévu par la constitution européenne, le statut de «partenaire associé» serait préféré par la vaste majorité de la classe politique française et par l’opinion publique. Un projet alternatif que la Turquie n’entend pas accepter. Le président Erdogan a rappelé que son pays ne dirait pas «oui à tout prix», d’autres perspectives d’association avec la Russie ou les États-Unis étant envisageables.

Jacques Chirac apparaît donc seul contre tous dans ce combat. Affirmant une conviction personnelle, il garantit néanmoins que le peuple français aura le dernier mot. À l’approche du référendum sur le projet de constitution, le chef de l’État souhaite éviter tout amalgame dans les enjeux: la constitution d’abord, la question turque ensuite. En effet, si les négociations s’ouvrent officiellement fin 2005, celles-ci ne devraient pas aboutir avant dix ou quinze ans… De quoi voir venir!

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