Toile de la Révolution Française

Nouvelles Libertés, Nouvel Ordre Réflexions sur La Révolution Française

In Histoire by Jenny Batlay0 Comments

Par Jenny Batlay

C’est par la violence que doit s’établir la liberté et le moment est venu d’organiser momentanément le despotisme de la liberté pour écraser le despotisme des rois.Marat

Il est traditionnel, les 14 Juillet, de danser dans les rues. On danse la liberté si chèrement trouvée, acquise et conservée au prix de litres de sang jetés aux poubelles de la révolution française. D’un gaspillage sans pareil, inouï fait-on vraiment prétexte pour telle fête? Ou n’est-ce pas plutôt en dépit du surplus de martyre de milliers de victimes que l’on insiste à se réjouir si obstinément? C’est parce que la révolution, qui ne fut pas permanente mais seulement le passage impensable d’un ordre dans un autre, cette passerelle de l’ancien régime au monde nouveau, devait se faire. Malgré toute son indécence, il faut chaque année repasser l’éponge sur la naissance monstrueuse de cet ordre nouveau, sans qui le monde moderne et sa liberté d’expression, ses choix de vie, ses infinies possibilités seraient utopiques. Ultimement c’est grâce à la révolution française que nous vivons ici, Français et autres peuples comme nous le faisons aujourd’hui presque tous dans la plupart des pays démocratiques civilisés de la planète: libre et (presque) égaux dans tous nos droits de la naissance à la mort et dans notre quête du bonheur.

Ce n’est pas du sang versé des martyres que l’on tire un enseignement. Les litres d’encre aussi ont coulé, qui ont précédé et suivi cette coupure brutale dans la trame du monde ancien; ce sont ces pages dont le nombre s’accroît toujours qui guident et rassurent. Comme l’on souhaiterait pouvoir effacer cette tranche de vie saignante est indéniable; nous rêvons qu’un chirurgien miraculeux vienne recoudre les ligaments déchirés qui séparent l’ancien du nouvel ordre et que le partage se puisse refaire dans le respect de l’homme et non dans le meurtre. Dans cette histoire, c’est aussi le divin qui a été ampute du corps politique en même temps que ces têtes aux yeux exsangues roulant dans les corbeilles des bourreaux. C’est la fin du règne royal par régicide allié à un déicide.

Texte de la révolution française

Lorsque dans ces ruisseaux de sang mêlé, communal, nous distinguons noms et figures: comme par exemple Mme Roland ou André de Chénier dont les écrits émeuvent toujours, c’est alors qu’étouffés de larmes à la pensée que tous ces décapités ont eu aussi une mère et un père, des enfants, des amis chers qui ont pleuré des pleurs d’une amertume sans pareille, nos pieds veulent s’arrêter de danser et nous tremblons de cette impuissance à changer le cours du passé. Puis il faut bien reprendre courage; c’est au rythme de la joie générale avec l’accordéon dépliant ses accords, que, saisis par la musique, entraînée par la liesse populaire, chassant les pleurs inutiles, revient la joie.

Avec le rite de cette annuelle nuit dansante, les Français renouent, tacitement, un pacte ancestral. C’est une joie de vivre presque païenne qui explose dans les rues et dans les coeurs, comme après un long hiver. C’est une fête de printemps qui pointe vers l’espoir allègre du renouveau. C’est une convention qui lie une fois l’an les citoyens d’un désir unifié de joie populaire, urbaine ou villageoise.

L’origine de la Révolution fut dans la réflexion, la pensée, les échanges d’idées, les dialogues, les conversations de salons, de café, les articles de journaux, les caricatures dessinées, les chansons. L’idée que l’homme est né libre, que chaque être vivant a les mêmes droits, quelle que soit sa naissance, que chacun peut revendiquer la même dose de liberté passa par les mots des philosophes, guida les crayons des dessins, illumina chansons et comptines, enivra les masses pour s’engloutir finalement dans cette révolte que l’on sait d’un peuple travaille de misère et soulevé par cette propagande inespérée. On peut alors défendre ses droits tout seul, sans père ici “ni” qui êtes aux cieux. Seul et libre, affranchi. Sauve.

Grille Soleil de la Révolution

Ce n’est donc pas en pensant à Robespierre, à Danton, à Marat, à Corday ni à Marie-Antoinette, ni à ses enfants, ni à la guillotine que nous dansons la carmagnole. Tous les acteurs et actrices de cette longue chanson de gestes a péripéties; roman noir; drame bourgeois dont certaines scènes de films d’horreur ou d’épouvante ont peu d’égales; d’une Bastille à l’autre; de tyrannie en autocratisme absolu; de régicide en girondicide; ces marionnettes aux vies écourtées, ces défunts dont les vies seraient abolies aujourd’hui même, nous apparaissent comme des images de livres d’histoire de notre enfance, et leur réalité n’a d’épaisseur que celle d’une page. On y croit comme on croit aux mythes de la Grèce antique dont un certain Prométhée fut puni de nous avoir donné le feu. Prométhée ou Mirabeau? On y croit un peu comme on croit à d’autres contes ou le héros affronte d’horribles dangers, et où tout finit bien. Pour nous oui; car cette liberté qu’ils ne vécurent pas, ces conventionnaires, ils nous l’ont léguée; ils ont dédié aux générations futures, aux siècles, a l’avenir, un bien qui n’était pas encore le leur. Cette impulsion à se jeter a la rue, à courir au bal populaire au son des fifres, est une pulsion primitive dans laquelle l’homme court aux retrouvailles avec lui-même: être libre ou mourir, c’est bien la  devise de ceux qui créèrent une brèche dans l’épaisseur de l’impasse ou le pouvoir royal les avaient séquestrés. Être libre, s’affirmer contre une autorité injuste qui prive l’homme d’une vie autonome. La Révolution fut une nouvelle religion qui remplaça un temps l’ancienne. On l’honore en dansant. Rousseau l’avait bien dit: “l’homme est né libre, et partout il est dans les chaînes.” Le mot “liberté” est d’une douceur incroyable aux pauvres hères qui n’en connaissaient rien et déclenche un remue-ménage tel qu’il jette à bas la couronne des tyrans. C’est le pouvoir d’une idée allié a celui de la faim. (1)

image1414978414Parmi ceux qui se ruaient à la Bastille le 14 juillet 1789, n’étaient guère que les idéalistes; aussi les ventres-creux dont les entrailles vides clamaient: “du pain.” Du pain en effet, et non de la brioche, ce qui veut bien dire qu’aucune autre nourriture n’aurait pu se substituer au pain pour apaiser cette faim devenue soif, ce désir devenu volonté.

Qu’est-ce que le pain, et quelle magie ce terme invoque-t-il pour qu’il puisse ainsi rallier les masses à l’appel de son manque? Pour le Français, plus que pour d’autres, le pain est sacré. Nos ancêtres vécurent des milliers d’années sur terre avant de découvrir sa fabrication, par hasard, il y a à peu près 5.000 ans.

Cette découverte du processus naturel de fermentation de la levure, la compréhension du principe duquel elle découle et sa production à volonté par le boulanger est d’ importance capitale pour la civilisation, une de ces découvertes qui “révolutionna la vie sur terre.” Dans la répartition des grands âges de l’évolution de l’homme, il faudrait nommer aussi cette dernière étape du trajet de l’Homo Sapiens: le Temps du Pain. Le pain comme miracle. Né d’un lent processus naturel, ce n’est pas le sauvage à cheval sur son coursier qui aurait le temps ni l’inclinaison méditative de brasser cette pâte ni de se recueillir pendant qu’elle s’élève vers le ciel comme une prière incarnée. L’agriculteur qui a appris à lire les saisons et à décoder les messages de la nature devient boulanger. Comme le grain se développe, le levain étend encore sa substance et la métamorphose. Le pain dont la matière élastique gagne du terrain refait aussi le chemin de la création. Ses cellules croissent et se multiplient. Le pain, c’est aussi pour le mystique la chair du Christ. C’est l’hostie de la communion ou la miche bénie pour le Sabbat. On l’offre aux pauvres ou on le casse en famille, et de ce partage date plus d’une amitié, un accord. Casse-croûte pour l’ouvrier, ou pâte en croûte pour le connaisseur, il est a la base de l’alimentation civilisée. Que l’on ne dise surtout pas à un Français que “l’homme ne vit pas que de pain.” Ce serait nier ce rapport étroit entre l’homme et cet aliment. Emblème de la symbiose de l’esprit et du corps, symbole de civilisation, seule une cruelle méconnaissance des principes fondamentaux sur lesquels repose l’espoir auraient pu ôter à un peuple son droit intrinsèque à la vie en le frustrant de sa ration de pain.(2)

Prise de la Bastille

La célèbre remarque de Marie-Antoinette: “S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche” fut probablement apocryphe. L’important était que, dans ce contexte d’aliénation maintenant la Reine en échec, cette phrase suspecte aurait pu être dite. Cette phrase “allait bien” a Marie-Antoinette, comme ses colliers: on la lui attribua. La brioche n’est pas le pain; elle ne procède pas de sa mystique; c’est l’aliment des riches, donc le poison du pauvre. Les aristocrates, ayant abusé de leurs droits envers les roturiers, se gorgent paresseusement du fruit de leur travail. Le peuple furieux ne mangera pas de ce pain-la. Pas de brioche pour le brave. Il veut un pain bien gagne par le travail ennoblissant. Le “qu’ils mangent de la brioche” n’ est peut-être, historiquement parlant que la caricature du discours d’une reine condamnée, malicieusement calculé pour son effet de vraisemblable. Le vraisemblable, cette vérité d’apparat, dit aussi, on le sait, la vérité. La vérité du mythe, vraie non par son adéquation référentielle, mais par l’abstraite leçon qu’on en tire.

Manif Bastille

Parmi les nombreux paradoxes de la révolution française, relevons celui d’avoir mis en équation travail et liberté: par le travail, on se libère de l’esclavage, mais on entre de plein gré dans un contrat qui parfois lui ressemble. Ces Messieurs de la Convention n’y avaient pas pense (3). C’est la révolution qui a mis a l’honneur en France le travail, honni des aristocrates, mais valorise depuis partout jusqu’à nos jours. Et même s’il y a toujours eu des patrons qui abusent de leurs droits, ce n’est pas du a un vice du principe mais a des “rates” de son fonctionnement qui, comme le reste des choses, est imparfait. On n’a pas encore trouve de meilleure solution au problème de la liberté individuelle dans l’existence de celui qui doit vivre de son travail.

Au nom de la raison, que de folies!  Toute Vertu poussée a l’extrême devient vice, selon Aristote. Les Vertus de la révolution furent aussi ses vices lorsque la Raison d’État devient déraisonnable. Saint-Just commande: “les principes doivent être modérés, les lois implacables, les peines sans retour,” dans un style que Camus nomme “style guillotine.” Tout absolu est pathologique, comme la scolastique robespierrienne, tendant infailliblement a s’annihiler.

Bien qu’il y eut des atrocités sous la terreur, la Révolution n’est pas atroce au sens ou le fut la deuxième guerre mondiale. Les guerres -guerres civiles ou révolutions- sont toujours des récits d’horreur. Celles de Russie ou de Chine ne sont pas plus propres que la nôtre, loin de là. Elles égalent, elles dépassent même nos égarements. Il faut considérer les révolutions comme des renaissances.

HitlerPar contre Hitler, le vrai monstre de l’histoire du monde, le nihilistes par excellence, n’a laissé derrière lui que des fosses communes et n’a rien donné a l’humanité a venir. Ses expériences médicales mêmes ne servent à rien; les tortures infligées a ses cobayes seront gratuites; les tortures perverses ou les “docteurs” exercent leur sadisme, sont tout aussi injustifiables éthiquement, qu’inutilisables pour la science dont ils ne font que singer les méthodes. C’est que sans éthique, pas de progrès scientifique. Rousseau, l’un des “pères” de la Révolution, avait aussi démontre cela dans le Discours sur les Sciences et les Arts. La fin justifie-t-elle les moyens. La Révolution a su finalement se dépasser elle-même et transcender ce “despotisme de la liberté pour écraser le despotisme des rois “.

L’intérêt qu’elle ne cesse de susciter, avec lequel on la scrute et l’analyse dans toutes les langues de la planète, l’émulation qu’elle provoque prouvent bien qu’on n’est pas près d’en finir de l’étudier ni de la critiquer.

(l) C’est au nom de la liberté, inconnue aussi, que les esclaves Hébreux menés par Moise se révoltent contre l’oppression. Pour les Hébreux c’est surtout l’idée de liberté qui les anime, non la faim. Plus tard, pendant la traversée dans le désert, certains d’entre eux regretteront les “viandes de l’esclavage.” Le pain non levé sera la nourriture de la fuite d’Égypte.

(2) Un jour que le peuple ramène de force la famille royale de Versailles, a l’époque ou Louis XVI était encore aimé, un cri de joie retentit et se répercute: “On a ramène le Boulanger et la Boulangère.”

(3) Ce paradoxe a été cyniquement et sinistrement illustré par l’administration Nazi inscrivant en allemand: “le travail libère” sur la porte des camps de concentration où les prisonniers étaient aux travaux forces.

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