Histoire: une Topologie de la Mémoire Française

0
71
The Realms of Memory

Par Alexandra Hodges

Francophiles de tous pays, il est acquis que la France et son histoire vous intéressent. Mais si, au-delà, vous êtes de ceux que les Français étonnent, si parfois l’actualité a fait de votre intérêt perplexité par un sursaut soudain de distance, alors ce livre¬disons plutôt cette somme¬est vraiment pour vous.

On a, par exemple, beaucoup parlé de Clovis en France cet automne. Tandis que le débat national prenait la forme d’une joute entre Chrétiens et partisans de la laïcité, la presse internationale pourfendait avec hauteur une polémique d’un autre âge, censée faire la preuve du nationalisme éculé et criard que chanterait encore le coq gaulois. Et l’on ne blâmera personne de s’être tu sur le poussiéreux chapitre qui oppose encore curés et bouffe-curés. Mais s’agit-il bien de cela?

Si les media obscurcissent souvent la vue par un excès d’information, l’histoire nouvelle se montre une lunette appréciable: c’est sur une actualité de ce genre que l’ouvrage de Pierre Nora Les Lieux de Mémoire “Realms of Memory” jette un jour précieux et précis.

On y apprend par exemple que c’est à partir de la Révolution que les historiens ont identifié les Francs aux importateurs du système féodal en terre gauloise, et aux ancêtres de la noblesse. D’où l’identification des Gaulois à un Tiers-État colonisé et asservi. D’où aussi le fameux “nos ancêtres les Gaulois” pérennisé par la IIIe République dans une de ses oeuvres majeures: l’école laïque‹gratuite et obligatoire. “Nos ancêtres les Gaulois”, avant d’être une déclaration douteuse de nationalisme, est la reconnaissance de filiation d’une France acquise à la cause  démocratique.


Dans cette perspective, le conflit religieux dans l’affaire Clovis paraît n’être que le sous-produit d’un conflit plus  large, social et politique. Entre Francs et Gaulois si l’on veut, mais moins comme réalités que comme symboles  majeurs, comme pièces maîtresses de la construction de l’identité républicaine. Le conflit n’était ni simplement  religieux, ni bêtement nationaliste:  de telles perspectives, décidément, vous élèvent un débat.

Sous la houlette de Pierre Nora, les plus grands noms français de la discipline historique ont contribué à faire de ces  volumes ce qu’ils sont: plus qu’une histoire de France, une histoire de la mémoire, une archéologie inconventionnelle de lieux si communs‹la Tour Eiffel et le tour de France, les cathédrales et Astérix que tous, en France comme à l’étranger, en ont oublié l’origine. Inconventionnelle, puisque le but n’est pas ici de livrer le kit identitaire  traditionnel “de dire que c’est la France” mais de comprendre, justement, comment des kits de ce genre se sont construits, et se sont répondu les uns aux autres au fil de l’histoire, des bouleversements, des conflits. De démêler la genèse des symboles, les besoins qui les engendrent, les enjeux auxquels ils répondent.

Les sept volumes de l’édition française sont devenus trois dans l’édition américaine. Il ne s’agit cependant pas d’un abrégé, précise Nora, mais d’une version refondue et repensée, substantifique moelle de l’original. Trois moments qui ne doivent rien à la chronologie:  Conflicts and Divisions est disponible; il faudra attendre le printemps pour  Traditions et l’automne prochain pour Symbols.

Nos mémoires étant souvent plutôt des musées que des champs de fouilles, la valeur critique de cet ouvrage est  inestimable.

Pour Francophiles curieux.

Les Lieux de Mémoire. Gallimard.

Realms of Memory. The Construction of the French Past, under the direction of Pierre Nora. Translated by Arthur Goldhammer (photo). Columbia University Press. Vol 1. Conflicts and Divisions, 642 p., $37.50.

Rubrique réalisée avec l’aimable collaboration du Bureau du Livre Francais-French Publisher’s Agency de New York.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here