par Jenny Batlay

Il y a toutes sortes de façons d’enseigner et d’apprendre la grammaire; il y a de toujours eu la Grevisse, la Larousse; il y a eu depuis toujours des tentatives de rénover la chose; les années soixante dix ont vu naître (et mourir) la grammaire générative ou transformationnelle. A quoi tient cet intérêt inlassable pour une matière qui peut paraître rébarbative, qui a fait souffrir plus d’un élève, et dont l’importance semble douteuse, si on la compare aux sciences, a la biologie, a la philosophie. On a parle du plaisir du texte; il n’y a pas–ou très peu–de plaisir de la grammaire, si on la compare aux lettres et aux arts. Peu d’intérêt scientifique, plaisir esthétique minimal. Quelle fonction cette matière grammaticale a-t-elle donc dans notre existence et comment est-ce qu’elle l’influence?

charles_marville_place_de_lopera_1878L’importance des lois grammaticales ne saurait être sous-estimée. C’est la plus autoritaire des disciplines. C’est elle qui régit les rapports humains et consolide les liens entre les membres d’une société, permettant leurs interaction et créant un monde homogène, consistant et logique basée sur des règles arbitraires il est vrai mais absolument nécessaires. La grammaire n’est pas complaisante: elle force, elle coerce. Elle dit: “ceci est correct,” ou “cela est faux”. Elle ne pardonne pas les fautes. C’est de cette façon qu’elle véhicule du sens, de la logique, le sens, la logique. C’est grâce a elle qu’on peut se comprendre, et aussi comprendre. Il y a toutes sortes de règles de conduite grammaticale; ces règles sont plus nombreuses que celles du code civil ou du code de la route, et comme celles-ci, elles ne peuvent être ignorées sans grand danger pour l’ignorant. On ne peut se passer de connaître la grammaire même si d’aucuns voudraient la contourner–car ignorer ses règles empêche que la communication ne passe clairement. Si la grammaire du locuteur est défectueuse, le message ne passe pas, ou passe mal, ou arrive transformé. Les parasites de la communication, dans la langue, sont dus a l’ignorance du code syntactique. Les malentendus ainsi créés peuvent conduire à des catastrophes. Ceux qui veulent enfreindre les lois grammaticales , ou les trahir complètement, tombent dans la folie. Qu’est-ce qu’un schizophrène? Quelqu’un qui refuse ou est incapable de s’astreindre aux lois du verbe et d’y adapter sa pensée. Son parler est délirant parcequ’il n’obéit plus aux règles des temps, verbaux, des accords de substantifs, de la place des adjectifs et des prépositions. Il ne comprend rien à la hiérarchie des propositions: les principales se subordonnent et les subordonnées se révoltent. Pour le fou, les mots valsent une valse dingue qui l’emporte dans un au-delà du solide ou les mots ONT UN SENS, vers un Univers autonome ou les mots n’ont de sens que pour lui. On ne peut suivre le schizophrène dans ses escarpes linguistiques et ses glissements verbeux. Les psychiatres même ne s’y retrouvent qu’à grand peine; on essaie d’y détecter une menace contre l’humanité ou des tendances suicidaires pour les enfermer dans des asiles psychiatriques óu on les abruti de médicaments. Tout cela, parcequ’ils n’ont, au départ, rien compris à la grammaire, mère des sciences, protectrice du patrimoine sémantique de l’humanité, consolatrice des bonnes moeurs, du bon ton, du bien entendre, de toute étiquette sociale; sans la grammaire, l’homme pour l’homme serait un enfant-loup. En résumé la grammaire est donc fort stricte. Elle fait loi, elle est la loi, et on ne peut s’en écarter sans danger de retomber dans les marécages d’un monde ou la pensée, même si elle ne diffère pas entièrement, du fait de son insularité, diffère entièrement. La tour de babel, que je me représente comme une espèce de Ship of foul, bateau maudit trouée à la base, et qui coule faute de communications entre les différents meneurs de la barque, je crois aussi que son problème n’est pas du à la multiplicité des langues humaines, mais à l’agrammaticalité de ceux qui l’utilisèrent. Pour les confondre, Dieu leur fit oublier leurs leçons de grammaire, et chacun vomissant des mots dans une anarchie totale, cela créa la débandade que l’ont sait; l’agrammaticalité, faute plus pernicieuse que l’analphabétisme, car plus fondamental.

Mais enfin, pourquoi obéir à la grammaire, finalement, se dit-on, après avoir passé quelques heures à ruminer certaines règles du subjonctif particulièrement enquiquinantes? Pourquoi obéir, au nom de qui?

Ceux qui ignorent volontairement ou par incapacité de se soumettre à ses lois, l’autorité absolue, régnante des lois grammaticales, sont des fous, ou ils le deviennent (voir Antonin Artaud, par exemple). Le schizophrène ne peut se plier aux dures règles imposées (par qui?). Son langage aberrant trahit sa révolte. On dit qu’il est “incohérent”. Le langage incohérent est celui des rebelles grammaticaux ou des terroristes linguistiques. On peut classer les agrammaticaux en plusieurs catégories, mais essentiellement en (1) ceux qui veulent-admirable intention- transformer la grammaire; (2) les jargonards; (3) les malades mentaux. J’évite volontairement de placer les étrangers dans aucune catégorie; les étrangers sont fidèles à leurs propres codes grammaticaux auxquels ils adhèrent fidèlement, et ont de la peine à assimiler les nôtres. Il s’agit la non de rébellion, mais d’ignorance, ou de déficience. Mais dans leurs systèmes linguistiques ils sont en général parfaitement bien adaptés.1280px-urval_av_de_bocker_som_har_vunnit_nordiska_radets_litteraturpris_under_de_50_ar_som_priset_funnits_2

 

CONFORMISME ET REVOLTE

Que la grammaire règne en monarque absolu soit révoltant, je l’admets. Car pourquoi ces insignes règles, toutes munies de codicille, fourrées d’exceptions, farcies de nota-bene, qu’il faut apprendre et utiliser et réapprendre si l’on veut parler un français châtie et respectable? Combien de fois, dans mon enfance, n’ai-je questionné le pourquoi d’un subjonctif avec le verbe “souhaiter”, mais indicatif avec “espérer”, par exemple. N’est-ce pas absurde? Si, du point de vue sémantique; mais du point de vue rigoureusement grammatical, la réponse fut toujours:”C’est comme ça.” De quoi vous en clouer le caquet.

C’EST COMME CA est probablement la plus enrageante de toutes les réponses dont nos enfances sont nourries (à en vomir), bercée (à en mourir), menacée (à en mordre).

Qui a, au fond des siècles, décrété une fois pour toute que la lune se nommerait “lune”? On nous a bien répété des sornettes telles que “le mot ‘lune’ ne ressemble pas a la lune.” C’est vrai et c’est faux. A force de prononcer ce mot et d’imaginer simultanément cette chose ( ) on leur trouve un air de ressemblance, un petit air de famille, comme à ces enfants adoptés qui commencent vraiment à ressembler a leurs parents non-biologiques. J’aimerais même affirmer que, pour moi, le mot “lune” ressemble a la lune, dans sa rondeur imitée par les lèvres qui le prononcent, et que le mot “soleil” ressemble à son signifiant, avec ses épines vibrantes en “eil” comme autant de rayons vertigineux. Mais qu’importe? Cela ne change rien au fait que le mot “monde” ne ressemble en rien au monde, et que toute ressemblance furtive n’est que coincidentale et en fait totalement a-scientifique, ou subjective.

La grammaire est stricte. Elle ne tolère pas les fautes d’étiquettes: enfant, on se faisait taper sur les doigts pour des fautes d’orthographes commises par “inattention” ou “ignorance”. On n’avait pas le droit d’oublier qu’elle a tous les droits, la grammaire. Elle fait la loi parcequ’elle est la loi. La première loi impose à l’enfant qui, tiraillée dans tous les sens, bombardé de mille sensations fait de son mieux pour se dépatouiller du non-sens qui l’assaille. Depuis sa naissance, on lui fait des risettes pour qu’il imite les mots et des grimaces pour qu’il répéte des phrases auxquelles, pauv’chou, i’ n’y comprend que dalle. Les petits enfants pourraient apprendre une langue aussi bien qu’une autre, ou plusieurs a la fois; et les enfants loups, bien entendu, n’en apprendront aucune.

Une langue est le produit de l’expérience millénaire d’un peuple, et ses variations sont les aspérités d’une surface travaillée par les éléments: les influences successives causées par les conquêtes comme les défaites: victoires et échecs militaires s’incorporent linguistiquement à la marmites du langage, aux catastrophes naturelles, séismes, ouragans, vents de sable, y ajoutant un apport plus ou moins acceptable, plus ou moins heureux. En s’adaptant, une langue grandit; elle s’élance dans ce corset grammatical qui la tient bien, lui garde la taille fine et les organes en place. Vertigineusement, il m’arrive de me demander comment CA A COMMENCE, la structure grammaticale, mimant toute vivante structure, celle du corps, celle du roc, celle de la gravité. Mais il n’a a jamais de réponse à la question de l’origine, et certains ont décrété que la question de l’origine est oiseuse, quête vulgaire et sans intérêt. Peut-être parce que, disent-ils, il n’y a PAS d’origine.

Lorsque j’étais petite, et comme je n’avais presque pas connu ma grand-mère paternelle, et pas du tout ma grand-mère maternelle, le mot de “grammaire” me fascinait. Je croyais qu’il s’agissait de “grand-mère”; la grammaire avait donc pour moi un chignon gris et un châle gris à raies violettes et franges mauves. Peut-être que ces deux mots ont une origine commune loufoque: la grammaire nous instruit des choses à dire ou ne pas dire, tout comme la grand-mère que je n’ai pas connue.

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