Surréalisme paysage

André Breton, l’éveilleur de conscience de l’entre-deux-guerres

In Littérature, Livres, Poésie by Sarane Alexandrian0 Comments

par Sarane Alexandrian

C’est à vingt-trois ans, quand il fonda en 1919 avec Aragon et Soupault la revue Littérature, que Breton commença d’être le guide d’une équipée héroïque vers les hauteurs de la poésie et de la “vraie vie”. S’attachant d’abord à fomenter les scandales et les provocations du dadaïsme à Paris, il lui fit bientôt succéder un mode d’opposition plus constructive et plus grandiose. En 1924, l’année même de la naissance du surréalisme, André Germain déclara dans son livre De Proust à Dada : “André Breton” Son rôle est devenu tellement vulnérable qu’il y a presque indécence à parler de lui. C’est un pape. Il a un Vatican modeste, non loin de la place Clichy.

Parfois il sort de sa prison sacrée et c’est pour user du bras séculier “le sien” contre quelque jeune homme excommunié.  Ainsi, on a qualifié Breton de “pape du surréalisme” avant même qu’il ne publiât son Manifeste du surréalisme, à cause de la dignité sacerdotale qu’il conférait à sa fonction de meneur d’une révolution littéraire et artistique. On a évoqué après lui un “pape de l’existentialisme” ou un “pape du lettrisme”, sans se rendre compte qu’une telle comparaison ne convenait qu’à lui seul, physiquement et intellectuellement, et qu’il avait été le premier écrivain à en bénéficier. Il y a des préjugés qu’il faut rejeter si l’on veut apprécier judicieusement André Breton. D’abord, se refuser à croire que le surréalisme, dont il a été l’instigateur, l’animateur et le théoricien, est une fuite dans l’imaginaire. On utilise souvent aujourd’hui l’adjectif surréaliste comme synonyme de farfelu, utopique, délirant ou absurde. C’est méconnaître que Breton a rédigé un discours sur le “peu de réalité”, qu’il s’est nourri de la philosophie de Hegel, et qu’il s’est engagé dans des positions politiques progressives par souci de transformer le monde social. Il a préconisé d’écrire comme on rêve, d’agir comme on rêve, non pour échapper au réel, mais pour déranger l’ordre imparfait des choses, augmenter les possibilités de jouissance de la vie. Ce qu’on pourrait reprocher au maître du surréalisme, au contraire, c’est d’exiger trop de réalité, d’en élargir démesurément le concept. Toutefois André Breton a raison de postuler qu’il n’y a jamais trop de réalité, si ce trop provient du débordement de la réalité intérieure sur la réalité extérieure. On doit aussi se garder de prendre Breton pour un despote imposant impérativement des consignes à ses adeptes et s’irritant violemment si l’on y manquait. Cette légende a été entretenue par les conflits qui ont agité de bout en bout l’histoire du surréalisme. Mais ces conflits furent des querelles de familles venant des autres autant que de lui, dues aux divergences d’une communauté d’individualistes irréductibles.

Surréalisme

André Breton

André Masson. Double portrait Breton et Jacqueline (1941). Coll.part. Documentation du musée national d’art moderne. Centre Georges Pompidou et ADAGP, Paris, 1996.

Un autre préjugé, alimenté par certains critiques, est de se figurer que la grande époque du surréalisme se situe exclusivement dans l’entre-deux-guerres. De mai 1946, date de son retour de New York, où il se trouvait parmi les surréalistes en exilé à septembre 1966, date de sa mort à Paris, André Breton n’a cessé pendant vingt ans d’être, pour la nouvelle génération, un éveilleur de consciences. Il a encore éclairé maints poètes (Yves Bonnefoy, Aimé Césaire, Georges Schéhadé, Octavio Paz, etc.) et maints artistes (Svanberg, Baj, Klapheck, Pierre Molinier, etc.) Il a animé des revues surréalistes d’après-guerre, Médium, Le Surréalisme même, La Brèche, et inspiré des tracts dénonçant des iniquités ou des erreurs. Aujourd’hui, il est tellement présent dans les débats de l’avant-garde que j’ai fondé en octobre 1995 avec des amis qui comme moi l’ont connu à la Libération (les poètes Alain Jouffroy et Jean-Dominique Rey, alors presque adolescents) la revue Supérieur Inconnu, dont le titre avait été choisi par André Breton lui-même en 1947, mais qu’il ne put réaliser. En 1996, pendant qu’on célèbrera l’anniversaire de la naissance de Breton, Supérieur Inconnu, poursuivant son idéal non-conformiste, montrera comment le surréalisme sait aller plus loin.

Pour la postérité du XXIe siècle, André Breton restera un poète essentiel, et ses grands poèmes Pleine Marge, Fata Morgana, Ode à Charles Fourier, Les États Généraux, conserveront toujours leur valeur de manifestes. Un maître spirituel incomparable, qui à travers des livres comme Nadja, Les Vases Communicants, L’Amour fou, Anthologie de l’humour noir, Arcane 17, a proposé une éthique de la liberté totale de l’esprit. Et un exemple permanent, par son comportement, de l’écrivain qui préfère aux honneurs littéraires les combats d’une vie intellectuelle sans compromission, au service de l’Ange du Bizarre et de la Beauté jamais vue.

Nouvelles publications

Les actes du colloque André Breton aujourdh’ui, réunis par Jacqueline Chénieux-Gendron et Daniel Lefort paraissent aux éditions Lachenal & Ritter, dans la collection “Pleine Marge”. Le Seuil réédite en 1996, avec une bibliographie augmentée, une iconographie nouvelle et enrichie le Breton par lui-même d’Alexandrian (coll. “Micro-cosmes”. Écrivains de toujours). Chez Gallimard, publication de trois ouvrages de Breton: Perspective cavalière (coll. “Imaginaire”; février), Poisson soluble (coll. “Poésie/Gallimard”; mars), Vases communicants (coll. “Folio/Essais”; mars).

Chez Gallimard également, publication, en avril, dans la “Foliothèque”, de Marie-Thérèse Ligot commente L’amour fou d’André Breton.

Oeuvres en librairie

Bibliothèque de la Pléiade: oeuvres complètes, éd. dirigée par Marguerite Bonnet, collab. Philippe Bernier, Etienne-Alain Hubert, José Pierre, 2 vol. 1988-1992.

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